Poétique de la traduction

Comme tout le monde, je me suis pris la pandémie sur le coin de la figure. L’année avait plutôt bien démarré, mais la traduction n’a pas échappé au ralentissement global. Alors, pour me désennuyer, j’ai entrepris de traduire des textes anglais dénichés sur internet.

Cette semaine, j’ai entamé la traduction d’une nouvelle dont l’action se déroule sur une petite île du Massachusetts, et plus précisément dans les dunes et les marais salés du littoral. Mes recherches terminologiques m’ont menée dans le monde fabuleux de la faune et de la flore côtières de cette région. J’ai découvert l’existence des pluviers siffleurs et des ammophiles à ligule courte, des hirondelles noires et des pruniers des grèves. Mais surtout, j’ai rencontré mon nouvel amour lexical, mon nouveau trésor linguistique, mon nouveau joujou terminologique : la spartine étalée.

Les terre-à-terre et les pisse-froid resteront certainement insensibles à mon émoi, et pourtant, je confesse un véritable choc esthétique en découvrant ce mot. Qu’il existe une plante ainsi baptisée m’émerveille absolument. Je ne sais pas si c’est la proximité phonétique de « spartine » avec « tartine » et sa juxtaposition avec « étalée » qui chatouillent mon sens de l’absurde, ou si c’est simplement l’assemblage de syllabes, inouï jusqu’alors, qui me séduit.

À moins que ce soit le plaisir pur de la découverte d’un mot franchement nouveau. Apprendre un mot, c’est révéler un coin du monde jusque-là ignoré. Combien de fois ai-je marché dans des marais salés, au pied de chez moi par exemple, en ne voyant que l’étendue ondoyante, sans plus de pensées pour les individualités botaniques qui la constituent ? Nommée, cette plante existe plus et mieux. Elle est singularisée, distinguée.

Certes, la spartine étalée ne vient pas de nulle part, elle n’est pas simplement le fruit de l’imagination d’un botaniste un peu poète. Le mot correspond au latin spartina patens qui renvoie, j’en suis sûre, à des caractéristiques phytologiques bien précises.

Mais, et c’est là tout le miracle de la langue française, quand l’anglais propose salt-marsh hay, littéralement « foin des marais salés », le français offre « spartine étalée »…

C’est joli comme une princesse russe, élégant comme une pâtisserie arabe, sérieux comme du Ionesco. De quoi illuminer la journée d’une traductrice en mal de mots.

2 Replies to “Poétique de la traduction”

  1. À Ormes, j’avoue la persécution, dans la maison, de la scutigère véloce… Et depuis que j’ai trouvé son nom, je vis encore plus mal mon action en destruction des quelques individus que je surprends à courir à très grande vitesse au plafond ou sur les murs de la chambre une fois que je suis allongée pour ma nuit…. Oh, Nature ! J’ai adoré ton texte !!!

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