Poétique de la traduction

Comme tout le monde, je me suis pris la pandémie sur le coin de la figure. L’année avait plutôt bien démarré, mais la traduction n’a pas échappé au ralentissement global. Alors, pour me désennuyer, j’ai entrepris de traduire des textes anglais glanés sur internet au gré de mon caprice.

Cette semaine, j’ai entamé la traduction d’une nouvelle dont l’action se déroule sur une petite île du Massachusetts, et plus précisément dans les dunes et les marais salés du littoral. Mes recherches terminologiques m’ont menée dans le monde fabuleux de la faune et de la flore côtières de cette région. J’ai découvert l’existence des pluviers siffleurs et des ammophiles à ligule courte, des hirondelles noires et des pruniers des grèves. Mais surtout, j’ai rencontré mon nouvel amour lexical, mon nouveau trésor linguistique, mon nouveau joujou terminologique : la spartine étalée.

Les terre-à-terre et les pisse-froid resteront certainement hermétiques à mon émoi, et pourtant, je confesse un véritable choc esthétique en découvrant ce mot. Qu’il existe une plante ainsi baptisée m’émerveille absolument. Je ne sais pas si c’est la proximité phonétique de « spartine » avec « tartine » et sa juxtaposition avec « étalée » qui chatouillent mon sens de l’absurde, ou si c’est simplement l’assemblage de syllabes, inouï jusqu’alors, qui me séduit.

À moins que ce soit le plaisir pur de la découverte d’un mot franchement nouveau. Apprendre un mot, c’est révéler un coin du monde jusque-là ignoré. Combien de fois ai-je marché dans des marais salés, au pied de chez moi par exemple, en ne voyant que l’étendue ondoyante, sans plus de pensées pour les individualités botaniques qui la constitue ? Nommée, cette plante existe plus et mieux. Elle est singularisée, distinguée.

Certes, la spartine étalée ne vient pas de nulle part, elle n’est pas simplement le fruit de l’imagination d’un botaniste un peu poète. Le mot correspond au latin spartina patens qui renvoie, j’en suis sûre, à des caractéristiques phytologiques bien précises.

Mais, et c’est là tout le miracle de la langue française, quand l’anglais propose salt-marsh hay, littéralement « foin des marais salés », le français offre « spartine étalée »…

C’est joli comme une princesse russe, élégant comme une pâtisserie arabe, sérieux comme du Ionesco. De quoi illuminer la journée d’une traductrice en mal de mots.

Une vie inachevée – Mark Spragg

Titre original : An Unfinished Life

Éditeur : Gallmeister

Traduction : Nicole Hibert

L’HISTOIRE

La vie est une succession de souffrances et de déceptions pour la jeune Griff, 10 ans, et sa mère Jean, employée dans un pressing du Midwest et abonnée aux relations amoureuses désastreuses. Un jour, Jean décide de cesser de subir et de reprendre son destin en main. S’ensuivent des retrouvailles difficiles avec le grand-père de Griff dans son ranch du Wyoming, mais aussi le début d’une nouvelle vie et peut-être l’apaisement de douleurs longtemps enfouies.

MON AVIS

J’ai été captivée par le récit de ces vies malmenées par le sort, mais que sauve l’énergie solaire d’une gamine intrépide et attachante. J’ai aimé le style sobre et les dialogues très justes, tout en retenue.

La vie quotidienne dans le ranch, la façon particulière dont s’écoule le temps dans ces grands espaces, l’existence en équilibre avec la nature sauvage, sont magnifiquement rendues. On est également ému par l’amitié qui lie le vieil Einar (le grand-père) et son compagnon Mitch, et dont on sent toute la profondeur et la patine. Mais c’est la complicité qui se construit entre le grand-père, solide et rugueux comme le vieux Viking qu’il est, et sa petite-fille, désarmante de candeur et de délicatesse, qui nous transporte de page en page.

C’est une vraie, belle histoire américaine dont on ressort dépaysé et ému, et avec le désir de voir l’adaptation cinématographique, réalisée en 2005 par Lasse Hallström avec Robert Redford et Morgan Freeman.